INTERVIEW par François TARD


Ancien élève de l'Ecole Polytechnique
Ancien élève de l'ENSBA (Architecture)
Poète, écrivain, fondateur du SuBréalisme


D'abord, d'où vient votre nom de Boureau d'Argonne ?

Rien à voir avec la région de l'Argonne. La famille Cesbron, anoblie par Louis XI, fut autorisée à joindre le nom de sa propriété des bords de l'Argonne, petite rivière d'Anjou par François 1er. Petite noblesse de robe, elle perdura jusqu'à la Révolution, lorsque Pierre Charles Cesbron d'Argonne déclencha l'insurrection vendéenne le 13 mars 1793. Sa fille se maria avec un Monsieur Boureau, d'où l'adjonction des deux noms.
Notez que dans le cinéma, en raison des risques du métier, j'ai préféré n'utiliser que le nom de Marc Boureau


Comment avez-vous débuté dans cette profession, sans faire d'études spécialisées ?

C'était la fin de la guerre. Après quatre ans d'internat à Chaptal, je n'étais en effet pas préparé à affronter la vie et ses règles. C'est le hasard, ma relation avec Pablo Picasso, mon amitié avec Jean d'Orgeix et les rapports de mes parents avec Jean Gabin qui m'entraînèrent irrésistiblement vers le cinéma. Marlène Diétrich m'a envoyé en Angleterre pour apprendre l'Anglais, et comme je ne trouvais pas de producteur pour me faire réaliser un film, je me suis installé producteur, en commençant au Brésil où j'étais parti dans l'espoir d'y faire venir mes parents. N'oubliez pas qu'à l'époque, l'invasion de l'Europe par les troupes soviétiques était une véritable psychose qui déferlait sur la France


Vous avez en Argentine, rencontré Juan et Eva Peron ? Quelle impression vos ont-ils faits ?.

Je suis devenu un fan de ce couple. Je ne m'occupais pas de politique. Mais eux aussi étaient atteints de cette psychose antisoviétique. Peron se voulait le refuge de la chrétienté en cas d'invasion de l'Europe. J'ai eu un grand élan de tendresse pour Eva Peron qui était déjà atteinte par la maladie qui devait l'emporter. Quant à son mari, c'était un homme formidable avec lequel j'ai eu les meilleurs rapports pour lancer le « Jamboree de l'Atlantique », de façon à réunir sur un même bateau, le sien, des jeunes de tous les pays des pays riverains de l'Océan pour qu'ils se connaissent mieux.


Nous connaissons votre carrière à travers la planète. Mais en France, vous devez bien avoir des opinions politiques ?

Oui, mais elles sont « incataloguable ». J'ai toujours refusé d'adhérer à un parti, désirant conserver ma liberté à chaque élection, ne pas avoir à obéir à des consignes données par des gens qui ne m'inspirent pas forcément le respect, ni des autres, ni de leur parole. Et puis vous pouvez constater qu'il y a du bon dans chaque parti, même quand ils s'opposent. Si je faisais de la politique, ce serait pour militer en faveur d'un gouvernement d'unité nationale.


Mais il y a bien des hommes politiques que vous préférez ?

Evidemment. Comme tout le monde, je place le général de Gaulle à la première place.


Mais encore ? Donnez des noms.

J'admire Edgard Pisani, Philippe de Villiers, Michel Rocard. Avant tout pour leur intégrité. Un exemple : Michel Rocard avait été mis sur écoute par un de mes amis, jeune commissaire de police. Il sursaute en entendant Rocard demander de l'argent à une de ses connaissances. « C'est pour payer mes impôts, et j'ai pas un rond» Depuis ce jour, le jeune commissaire qui est devenu d'ailleurs Contrôleur Général de la Police Nationale et moi, avons la plus grande estime pour cet ancien Premier ministre. Et quand j'ai raconté cette anecdote à Rocard, il s'est marré : « C'était pas la première ni la dernière fois où je manquais d'argent ! »
Et une histoire concernant Pisani : quand il était conseiller privé du Président Mitterrand, nous allons un après-midi faire des courses ensemble dans le quartier de l'Elysée pour acheter de la papeterie. Il a une facture de plus de 1000 francs mais part sans la prendre. Je le rappelle en lui disant qu'il l'a oubliée pour se faire rembourser crayons, sous-main et autres buvards, « Mais je ne me fais jamais rembourser ces frais là » me répond-il simplement. Et quand il prend la Présidence de l'Institut du Monde Arabe, non seulement il se contente d'une demie solde, mais refuse tout remboursement de frais, au contraire de ses prédécesseurs.
Bien sûr, il y a beaucoup d'hommes politiques que je respecte, que j'admire aussi pour leur intelligence, mais pour moi l'homme politique devrait être un homme qui ne serait qu'exceptionnellement rééligible et qu'en aucun cas il en fasse métier et carrière. Après avoir servi le pays, il devrait retourner dans son corps d'origine et servir le pays avec encore plus de connaissances. Nous en arrivons maintenant à des dynasties, digne de l'Ancien Régime.
Et ne me parlez pas de démocratie ! Où est-elle, avec les médias, la télévision, les campagnes de désinformation ? Comment voulez vous que le peuple s'y retrouve. Il ne peut plus se faire une opinion libre et sans contrainte.


Mais alors, que préconisez-vous ?

Je vous ai dit que je ne faisais pas de politique. Mais si je pouvais agir sur quelque chose, ce serait sur l'homme. Développer des qualités oubliées, comme la courtoisie, la gentillesse, la compréhension, l'indulgence au contraire de l'intolérance organisée qui se développe. J'aimerais que l'on considère l'homme comme une personne responsable et qui sait penser par lui-même, et que l'on revienne, en le perfectionnant peut-être un peu, au vieux système d'instruction de la 3eme République, où l'on apprenait aussi à dire bonjour à un inconnu qui traversait votre village.

Parlez moi franchement : on dit qu'en raison de vos contacts tellement riches et divers, en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie du Sud-est, dans les pays du Golfe arabe vous faisiez partie de services secrets.
Lesquels ?


Je peux vous assurer qu'il n'en est rien. Mais plus je me tue à le nier, plus on est persuadé que j'en suis ou que j'en étais. Je n'ai jamais reçu un centime d'un service quelconque. J'ai toujours ouvré à visage découvert et dans l'intérêt de la France. Si je me suis trouvé, de par mes relations à pratiquer ce qu'on appelle de la diplomatie parallèle, ce fut avec la plus grande prudence, soucieux de ne pas compromettre le travail de ceux dont c'était le métier, et toujours dans la plus grande discrétion. Ce qui ne veut pas dire que souvent, je ne me trouvais pas dans des situations où je devais ronger mon frein quand je voyais la France passer à côté d'occasions qui me semblaient fructueuses.


Vous ne semblez pas avoir atteint l’âge de la retraite, et cependant …

Merci… D’abord je n’aime pas le mot retraite, il rappelle trop les défaites…Ensuite, j’ai beaucoup trop à faire pour penser déjà à me retirer du travail ou à prendre des vacances. D’ailleurs, c’est ennuyeux les vacances… Marcel Carné avait 87 ans quand il me demandait, peu de temps avant de mourir, de l’aider à faire un nouveau film. Il ne pouvait plus marcher et il fallait être deux pour l’emmener au restaurant. Lui expliquant gentiment que ce serait difficile vu ses handicaps, il m’a répondu : « Hitchcock a dirigé ses derniers films dans une chaise roulante…». Je peux en faire autant. Je n’irai certainement pas jusque là, mais je me vois mal arrêter volontairement de vivre, c'est-à-dire de travailler et créer. Et maintenant plus que jamais… Plus que celui de la retraite, j’ai l’âge de transmettre…